Le saltimbanque

Le Saltimbanque, mise à l’eau en 2008

Trois coups de sirènes retentissent dans le port de Port-en-Bessin. La foule de plus d’un millier de personnes massées sur les quais applaudit. Le Saltimbanque vient de toucher l’eau. « Ce nom de Saltimbanque correspond à ma famille, confie Chantal Texier, armatrice du navire. C’est un nom porteur d’espoir, de joie de vivre, de travailler… » Un voile d’émotion passe devant ses yeux. Ce chalutier neuf en bois de chêne, long de 11,90 m, représente près de vingt ans « de pari et de rêve ». À l’écart des flashs qui crépitent, elle raconte qu’il y a dix-huit ans, elle s’est retrouvée toute seule. Son mari, patron armateur du Caprice du temps 4, est tombé à la mer. « Tout le monde m’a dit : ‘ Vends ton bateau. ‘ J’ai continué. »

Voici un an, elle a décidé de construire un navire neuf. L’Union européenne ne finance plus les constructions. Chantal Texier a vendu le Caprice du temps 4, à Erquy, dans les Côtes-d’Armor. « Cela me paye la moitié de la construction. » L’autre moitié est autofinancée. Il reste qu’il lui fallait un permis de mise en exploitation (PME). C’est Nathalie Goueslain qui lui apporte ce précieux sésame. Ce permis, c’est celui du Klein Familie, le ligneur cherbourgeois qui a coulé, en janvier 2006. Le Saltimbanque est aussi synonyme de passeur de témoin d’un équipage à l’autre.

Dans quelques jours, le chalutier quittera le port de Port-en-Bessin et le chantier de Patrick James, qui l’a construit. Il ralliera le port de Carteret, sur la côte ouest du Cotentin. Tony Mesnage le patronnera avec Guillaume Blondel et Sergio Mendes. « C’est un bateau polyvalent. On fera la coquille Saint-Jacques et le poisson à la palangre. » C’est-à-dire à la ligne.

saltimbanque

Sur les quais, les quelques pêcheurs présents sont partagés. C’est la joie de voir un bateau neuf entrer en flotte. C’est aussi le pincement au coeur de penser que, dans quelques jours, six navires du port vont être cassés. Chantal Texier et Nathalie Goueslain, elles, y croient. « Malgré les difficultés, il faut rester optimiste. » Et bon signe du destin : la bouteille de champagne que Jérémy et Olivia, les enfants des deux armatrices, ont lancée s’est brisée net sur la coque. « Ça porte chance. » Par ces temps de doute, plus que jamais.

Philippe SIMON. Ouest France. 2008.